D.R. BELAIR - RTMKB

POLITICO-ECONOMICS DICTIONARY

DICTIONNAIRE D'ÉCONOMIE POLITIQUE


 

ENCORE L'ÉGALITÉ

QUELQUES MOTS AUX TRAVAILLEURS

PAR

NAPOLÉON ROUSSEL

NICE

1871

 

Eh bien, puisqu'on ne peut pas éviter l'inégalité des fortunes, j'accepte d'être riche.

— Très-bien. Donc, travaille.
— Non, c'est trop dur.
— Étudie.
— Non, c'est trop long.
— Comment donc t'enrichir ?
— Une révolution !
— Une révolution ? De tous les moyens, c'est le seul qui ne puisse jamais réussir.
— Comment ! c'est cependant le plus prompt ?
— La révolution de 89 a-t-elle fait des riches en 93 ?
— Non ; des sans-culottes.
— La révolution de 1830 a-t-elle fait des riches dans les années suivantes ?
— Non ; mais des émeutes et une douzaine de tentatives de royaux assassinats.
— La révolution de 48 a-t-elle fait des riches ?
— Non ; mais des années de misère pour le peuple et de richesse pour ceux qui étaient déjà riches.
— Et le second siège, qui donc a-t-il enrichi ? Les révoltés habitent-ils les Tuileries, l'Hôtel-de-Ville, la Légion- d'Honneur ? Voyons, qui donc, dans toutes ces révolutions, a été enrichi ?
En tout cas, ce ne sont pas les pau- vres,
— Oui, mais cette fois on s'y prendra mieux.
— Eh bien, voyons, que ferait-on ?
D'abord il faudra se battre contre les riches qui ne se laisseront pas dépouiller volontiers. Quand ils seront tous anéantis, il faudra se battre contre les pauvres pour partager, car il est bon de te dire que, même en dépouillant tous les riches, il n'y aura pas de quoi contenter la centième partie des pauvres.
Donc, lutte entre misérables et misérables : et quand les misérables numéro deux auront dépouillé les misérables enrichis numéro un, viendront les numéros trois tombant sur les numéros deux... et ainsi de suite jusqu'à ce que tous soient ruinés ; car, pendant ces luttes, on ne travaillera pas ; point de commerce faute de sécurité ; d'ailleurs, bien peu d'envie d'aller à l'atelier quand il sera possible d'aller piller.
— Mais les billets de banque ? on en fait tant qu'on en veut !
— Pauvre niais ! quand on en fait tant qu'on en veut, les billets de banque deviennent desassignats qui de cent francs tombent à deux sous, et qui nous amènent la banqueroute de l'État. Et si même les révolutionnaires, sans fabriquer de nouveaux billets, voulaient se contenter de ceux qui existent, ne comprends-tu pas que ces billets eux-mêmes deviendraient des papiers sans valeur que l'étranger ne voudrait pas accepter ?
— Oui, mais nous forcerions nos boulangers à les recevoir.
— Oui, et le boulanger te forcerait toi épicier à les prendre, si bien qu'en fin de compte, ni billets, ni argent ni denrées.
— Mais les riches ont bien de l'argent ?
— Sans doute ; mais crois-tu qu'ils le gardent en lingots ou en pièces d'or à la maison ? Pas si bêtes ! Ils ont des actions, des obligations, etc. sur Constantinople, Saint-Péterbourg et Pékin.
Va donc chercher leur monnaie là-bas !
sans compter qu'au premier signe de bouleversement les malins font partir leurs valeurs. Plus d'argent, plus de commerce, plus de travail, peu de moissons et, pour enrichir les pauvres, la misère générale. La confiance anéantie, le crédit détruit, plus de blé ne nous vient de Russie, plus de troupeaux d'Allemagne, plus d'épices d'Amérique ; et comme nos paysans voudront aussi s'enrichir dans ta révolution, tu peux bien compter qu'ils ne s'amuseront pas à te planter des pommes de terre que tu leur paieras avec des assignats.

Sais-tu quels seraient les deux résultats les plus certains d'une révolution ?

1° le départ des riches qui iraient vivre au bout du monde plutôt que de rester ici au risque d'être pillés ;
2° l'arrivée des Prussiens qui, pour nous enrichir, nous enlèveraient encore cinq milliards.
— Alors, que faire ?
— Écoute bien. Il y a deux richesses : l'une en maisons, champs, or, argent, diamants, etc., etc. Cette richesse comprend tout ce qui existe sur la terre.
— Bon, c'est celle que je veux.
— Sottise ! c'est celle qui ne vaut rien !
Voyons, peux-tu manger une maison, des écus de cinq francs ?
— Non, sans doute. Mais quelle est donc la seconde, la bonne ?
— C'est celle qui met en rapport maisons, argent et terres : c'est le travail !
Semer, tisser, voilà ce qui donne pain et vêtements. Si les hommes cessaient de travailler quinze jours, le monde serait fini ; car chaque année ne produit que juste ce qu'il lui faut, tandis que si l'on anéantissait or, argent, maisons, tout ce que nous possédons ; en travaillant encore, en bêchant la terre, nous pourrions nous en tirer. Il ne faut pas dire : Sur la terre, il y a tant de milliards de francs pour vivre ; non, mais sur la terre il y a un milliard de travailleurs.
Toute la fortune mangeable de l'année prochaine est placée dans ce moment, sais-tu où ?
— Où donc ?
— Dans nos coudes qu'il faut vivement secouer.
— Eh bien, j'en reviens au partage !
— Entre toi et les tiens, en attendant que d'autres viennent se partager vos biens ?
— Non, mais au partage entre tous, afin que personne n'ait plus à se plaindre et vive tranquillement de ses rentes.
— Soit. Maintenant sais-tu quelles seraient tes rentes si un partage égal de tous les biens se faisait en France ?
— Non ; mais je voudrais bien le savoir.
— Eh bien ! si l'on partageait tout, terres, maisons, argent, nous aurions chacun quinze sous par jour !
— Quinze sous ?
— Quinze sous !
— Mieux vaut aller travailler.

Napoléon Roussel (1805-1878).

Source : Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l'homme, 8-LB57-2774

 


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